Partager l'article ! E tere au i oe ananahi: Auteur : Jijisub E tere au i oe ananahi = J’irai à t ...
Auteur : Jijisub
E tere au i oe ananahi = J’irai à toi demain…
Ceci est un T-S
Disclamer tout m’appartient.
Bêta correctrice : Ernia
Idée de base : Seeliah
Auteur / Scénario : Jijisub
Synopsis :
Arenui, jeune polynésien aux pouvoirs particuliers est adopté selon les lois fa’amu de son pays. Généralement, ces adoptions donnent aux enfants un meilleur environnement, toutefois, quand le nouvel environnement se révèle être un clan yakusa…
°°0o0°°
L’aéroport de Narita était bondé. Arenui Kereikine se sentait un peu perdu parmi les milliers de touristes qui, comme lui, cherchait soit leur porte d’embarquement ou bien la sortie de cet enfer. La chaleur écrasante de ce mois de juillet lui fit se servir de son billet d’avion comme d’un éventail. Sa silhouette ne se distinguait pas beaucoup des autres. Arenui était même plutôt petit. Le jeune homme de dix-sept ans ne dépassait pas le mètre soixante-dix.
Mais, comme tous les hommes ayant le « don » dans sa famille, la croissance s’arrêtait net au moment où son pouvoir apparaissait. Pour lui, ce fut à treize ans. Arenui se sentait nerveux au milieu de tous ces asiatiques. Il avait quitté sa Polynésie pour se rendre auprès du chef de son clan. Ce dernier était mourant et il devait lui présenter ses hommages avant qu’il ne quitte définitivement le monde des vivants.
Le jeune homme fronça les sourcils. De toute façon, il se sentait mal à l’aise depuis qu’il avait quitté son île, comme si quelque chose de grave allait lui arriver. Déjà, son regard fouillait désespérément autour de lui et rien ne lui montrait à l’horizon, la venue d’un quelconque membre de sa famille installée au Japon. Même son oncle venu l’accompagner avait disparu pour aller chercher des boissons. Quelque chose se préparait, mais pourtant tout était si diffus. Il était entouré d’un trop grand nombre d’être vivants pour entendre les morts.
Lentement, le jeune homme fit un tour sur lui-même et se raidit brutalement lorsque quelque chose de dur, comme métallique, s’enfonça dans ses côtes.
« Suivez-nous, où vous mourrez ! » fit la voix en français avec un fort accent asiatique.
Arenui sut qu’il disait la vérité… Lentement, le polynésien se tourna pour faire face à l’homme venu l’accueillir.
°°0o0°°
La berline noire glissait dans les rues animées de Tokyo. Arenui se tordait les mains. Il gigotait, mal à l’aise sur le cuir crème du véhicule. Ses gardes du corps, eux, assis de part en part du polynésien, ne bougeaient pas d’un pouce.
Le jeune étudiant glissait de temps en temps un regard à droite ou à gauche. Aucun des deux types n’était un enfant de chœur. Inconsciemment, il se mit à ronger ses ongles. Son cerveau fonctionnait à toute vitesse. S’il avait été kidnappé, nul doute que le commanditaire connaissait son don. Pourtant, qui pouvait avoir découvert ses capacités dans ce pays ?
Son regard inquiet se dirigeait systématiquement vers l’extérieur dès que la voiture amorçait un ralentissement. Toutefois, les vitres teintées ne laissaient presque rien voir des rues extérieures. Une question ne cessait de tarauder le jeune homme. Qui était le traître ? Et pourquoi ? En fait, cela en faisait deux. Une de ses jambes se mit à bouger nerveusement. Arenui ne savait pas se battre. Il était un Mahu[i] et en même temps, il avait été choisi pour devenir un prêtre au vu de l’étendu du savoir acquis, entre autre, auprès de son grand-père, et de ses capacités naturelles.
Lorsque le véhicule s’engouffra dans ce qui lui semblait être un souterrain, Arenui eut peur. Son cœur battait la chamade. Est-ce que sa dernière heure était arrivée ? Sa gorge se serra lorsque la portière s’ouvrit. L’un de ses gardes glissa sur son siège et se posta devant la porte. Un coup de coude, dans ses côtes, l’incita à suivre le type caché derrière les verres teintés de ses lunettes.
Arenui jeta un coup d’œil autour de lui et vit brutalement un homme s’incliner devant lui. À sa surprise l’homme parlait un français irréprochable. Il était assez grand et athlétique. Ses traits étaient réguliers, mais pourtant une cicatrice barrait son visage, brisant même son sourcil gauche. Ses yeux marrons prenaient des nuances qui tiraient sur une teinte cuivrée au plus près de la pupille.
« Kereikine sama… veuillez me suivre s’il vous plaît. »
L’adolescent observa avec des yeux ronds l’homme devant lui. Il était impressionnant, pourtant quelque chose de chaleureux se dégageait de lui. Il percevait en lui quelque chose qui ressemblait à un mélange de pitié et de « reconnaissance ». L’homme l’intriguait.
« Je me présente, je suis Nodoka Eisen. Je suis le domestique dévolu à votre service…
— Mon service ?
— Si vous voulez bien vous donner la peine de me suivre. Vous êtes attendu par votre père fa’amu[ii]
— Fa-amu ? Répéta Arenui interdit.
— Oui, vos parents ont confié votre éducation à mon maître…
— Ah…
— Vous me suivez, jeune maître ? »
Arenui hocha la tête et se détendit. Si ses parents l’avaient confié à une autre famille, rien de mal ne lui arriverait. Le jeune homme espérait seulement être à la hauteur de l’attente de sa nouvelle famille. Et puis, tous les hommes qu’il voyait s’inclinaient devant eux avec respect. Le voyage dans la cage d’ascenseur fut relativement court. Les portes coulissèrent sur une grande entrée. Arenui ouvrit à nouveau de grands yeux.
Même si l’ensemble était fonctionnel, la richesse des matières ne lui échappait pas. Venant d’un milieu modeste, il savait reconnaître au premier coup d’œil la richesse lorsqu’il pénétrait dans un milieu très aisé. Les couleurs étaient dans les tons de gris, de crème et denoir. Quelques touches de rouges, apportées par des toiles, donnaient une note « chaleureuse » à l’ensemble.
Le jeune homme suivit celui qui était devenu son domestique. Son regard s’attarda sur ses larges épaules et sur le tombé impeccable de son costume noir à fines rayures grises. Arenui l’aurait volontiers catalogué dans les gardes du corps.
Ils traversèrent un long couloir et s’arrêtèrent devant une porte double battante. Le cœur du polynésien battait à tout rompre. Il allait rencontrer, il le savait, celui qui remplacerait à présent son père.
Nodoka donna quelques coups à l’un des battants et une voix sèche les invita à entrer. Arenui hésitait à suivre le domestique pourtant, lorsque ce dernier se tourna vers lui et l’invita d’un signe de la main chaleureux à le suivre, l’adolescent pénétra dans une pièce aux dimensions spacieuses. La décoration était différente des autres pièces. Cela sauta aux yeux du jeune homme. Mais, lorsque son regard rencontra les yeux noirs de son « père », il se sentit vidé de son sang.
C’était le plus bel homme qu’il eut jamais vu. Très grand et large d’épaules, il portait un costume sombre signé d’un grand couturier. Même si Arenui n’avait jamais vu ce genre de costume avant, il voyait la qualité du tissu et la coupe irréprochable. L’étoffe était soyeuse, il avait presque envie de la toucher pour s’assurer que ce n’était pas son imagination qui faisait s’y refléter la lumière.
Les traits de l’homme devant lui étaient fins et bien dessinés. Il possédait de longs cils et un regard en œil-de-chat. Quelques mèches ébène s’étaient échappées de sa coupe impeccable pour tomber sur son front haut. Il ne souriait pas, lui donnant un air plus vieux qui ne reflétait certainement pas son âge.
Il était assis en partie sur son bureau, une jambe un peu en l’air, un coude placé sur sa cuisse et il le détaillait silencieusement. Sa veste était ouverte sur une chemise blanche, légèrement entrouverte, laissant deviner une peau couleur d’albâtre. Arenui calcula l’âge approximatif de l’homme devant lui : une trentaine d’années peut-être moins. Il avait quelque mal avec les Asiatiques.
L’homme se mit à parler. Son « domestique » traduisait en français au fur et à mesure.
« Ainsi… c’est toi le Tahua… » commença d’une voix suave son interlocuteur. « Je savais par tes parents que tu étais jeune, mais, tu parais encore plus jeune vu en vrai. Tu as dix-sept ans, c’est cela ?
— Oui, monsieur…
— Tu m’appelleras, « Maître ! »
— Bien, Maître, reprit docilement le polynésien.
— Tu ne cherches pas à t’échapper ? À protester ? Tu ne pleures pas ?
— Non… pourquoi le ferais-je ? Si mes parents m’ont confié à vous c’est qu’ils estimaient que vous étiez la meilleure solution pour moi.
— Tu ne savais pas, n’est-ce pas ?
— Non… »
L’homme se leva et se dirigea vers Arenui. L’adolescent leva la tête vers son interlocuteur, qui était vraiment grand. Plus grand que Nodoka qui pourtant, devait mesurer plus d’un mètre quatre-vingt.
« Je m’appelle Terazawa Hiroya. Je suis l’Oyabun[iii] d’un clan yakusa. Je t’ai fait venir ici, car dans mon clan, il y a un polynésien qui m’a parlé de toi… Tu es un diseur de vérité, n’est-ce pas ?
— Oui, tel est mon don.
— Bien… depuis quelque temps, une ou plusieurs personnes essayent de me destituer de ma place auprès de la Kumiko[iv]. Et pour moi, il est hors de question que je me fasse évincer de ma position… tu vas m’aider !
— Si c’est votre désir… »
L’Oyabun fit le tour de l’adolescent. Il haussa un sourcil surpris et demanda, curieux :
« Tu ne portes pas des robes habituellement ? Enfin, c’est ce que je me suis laissé dire…
— Si, mais pour le voyage, j’ai préféré revêtir un vêtement accepté de tous…
— Tu n’as pas peur d’être la risée des gens autour de toi… c’est féminin…
— Je suis un Ma’hu. Je suis un être comme les autres.
— J’ai su par ta famille que je devais te traiter comme un fils…
— C’est la condition du Fa’amu…
— Très bien… Dans ce cas, tu dois m’être d’une obéissance absolue. Je te donnerai tout ce don tu as besoin, mais en échange tu me donneras ton don et tu m’aideras à grimper dans la hiérarchie. As-tu d’autres dons ?
— Je suis tahua[v], enfin je devais le devenir… je mettrai mes capacités à votre service. »
Arenui s’inclina et en se redressant déclara sereinement.
« Je vous serai d’un soutien sans faille, Maître. »
Un silence s’installa durant quelques minutes o Arenui eut l’impression d’être moins qu’un être humain. Il suivait de son regard jaune si pâle, son père. L’homme s’approcha de lui et Arenui sentit l’odeur de tabac, d’eau de Cologne et d’épices l’envelopper. Il aurait presque senti la chaleur du corps de cet homme.
Les doigts du japonais glissèrent sur sa joue glabre pour descendre autour de son cou. Une légère étreinte se fit et Arenui fixa sans broncher l’homme devant lui. Il était tellement imposant par rapport à lui, pourtant, il n’en avait pas peur. Nodoka ne bronchait pas de son côté, faisant comprendre au polynésien que quoi qu'il arrive, même si l’Oyabun voulait le tuer devant lui, il ne lèverait pas le petit doigt.
« Je t’ai fait préparer un espace spécialement pour toi, ici. Tu auras ta chambre, ta salle de bain privée et un bureau. La plupart du temps tu y vivras, sauf si je te demande de me suivre. Lorsque tu te joindras à moi et que nous serons entourés d’invités, de mes hommes ou de qui que ce soit, sauf de Nodoka-san, tu m’appelleras Oyabun. Lorsque nous serons tous les deux, ce sera Maître. Tu ne vis à présent que pour moi. Je te fournirai tout ce don tu as besoin. Tu ne manqueras de rien. »
Terazawa s’arrêta devant Arenui et continua froidement :
« Je te laisserai poursuivre tes études. Je te demanderai d’apprendre le japonais et cela dès demain. De même que je te demanderai d’apprendre l’anglais. Nodoka-san, te servira d’interprète et de professeur. Je sais… que ta famille est importante pour toi. Mais, maintenant ta famille est notre clan. Tu n’auras plus aucun contact avec elle. Ils ont été prévenus avant même ton départ. Maintenant… Nodoka-san va te conduire à tes appartements que tu ne quitteras sous aucun prétexte. Je n’assurerai pas ta sécurité si tu te permets le moindre faux pas ! Est-ce clair ?
— Oui, Maître…
— Bien… demain après-midi, tu te joindras à moi pour une réunion qui se tiendra dans nos locaux. J’ai besoin d’avoir des réponses et je compte sur toi…
— Bien, Maître…
— Disparaîs ! »
Arenui s’inclina et se tourna vers Nodoka-san qui l’invita gentiment à le suivre. L’adolescent était reconnaissant à cet homme d’être aussi aimable. Lorsqu’il franchit la porte de ses appartements, Arenui eut le souffle coupé par le luxe de sa chambre. Nodoka-san lui montra un téléphone mural et lui indiqua qu’il pouvait le joindre de jour comme de nuit en cas de problème. Le yakusa observa son nouveau maître qui tournait sur lui-même, impressionné. Étant rassuré sur l’état mental de l’adolescent, il disparut en silence. Arenui fureta sur son nouveau territoire qui était bien plus grand que ce qu'il pensait.
Sa salle de bain possédait une baignoire, une douche et une immense vasque en verre. Tout était en marbre. Arenui avait presque peur de toucher au mobilier bien trop beau pour lui. Il traversa à nouveau sa chambre où la moquette épaisse et crème étouffait le moindre de ses pas. Il y avait peu de meubles, rendant encore l’espace plus grand. Seul un grand lit deux places, une armoire et un chevet s’y trouvaient.
L’adolescent se dirigea vers une autre porte qu’il avait vue en entrant et il y découvrit une petite pièce où une bibliothèque aux étagères vides se trouvait. Un ordinateur était posé sur un bureau peint en blanc. Le mobilier faisait presque féminin, mais il était au goût du jeune homme. Arenui s’approcha de la fenêtre et admira la vue. Une rue grouillante de monde où d’immenses immeubles s’alignaient à perte de vue. Un bâillement sortit l’adolescent de ses pensées.
Ses doigts se posèrent sur la vitre. Ainsi en avait-on décidé pour lui ? Comment n’avait-il pas vu venir les événements ? À croire que tous s’étaient entraînés ou avaient utilisé les pouvoirs d’un autre tahua pour brouiller ses propres capacités. Enfin, c’était relativement simple au vu de ses ancêtres, il n’était pas le seul à avoir des dons. Enfin… Il se détourna pour observer la pièce, il devait certainement y avoir des enfants plus mal lotis que lui dans ce monde.
Épuisé, le jeune homme se dirigea vers les deux grandes fenêtres de sa chambre et tira les rideaux. Il ne voulait pas analyser la situation, mais dormir. Le lendemain risquait d’être pour lui très difficile à vivre. Il se déshabilla et s’enfonça sous les couvertures.
°°0o0°°
Immobile devant la fenêtre de son bureau, Hiroya attendait le retour du Shateigashira[vi]. Le visage du polynésien lui revenait en tête. Il était d’une beauté presque féminine. En fait, s’il s’habillait en femme, il l’aurait pris pour une femme. Son regard le déroutait. Il n’avait jamais vu un regard aussi pâle que le sien. Et pourtant, il n’était ni bleu, ni vert, mais d’un jaune ou doré, il ne savait pas trop nommer cette couleur… ou peut-être flave[vii].
Le gamin respirait la sérénité au point où il en était déconcerté. Généralement, il inspirait la peur et ses interlocuteurs étaient terrifiés, mais Arenui Kereikine ne bronchait pas. Il était incapable de lire dans ses pensées. Tout ce qu’il espérait à présent, c’est que son Kyoudai[viii] ne lui ait pas menti. Il connaissait bien la famille Kereikine. Polynésiens, sauf le grand-père qui était russe et shaman. Le petit avait été élevé par son grand-père jusqu’à la mort de ce dernier. Puis, son éducation avait été reprise quatre ans plus tôt par un polynésien lui-même shaman. L’enfant avait des dons très particuliers, mais la famille était très pauvre et… Hiroya remercia les dieux de connaître son existence.
Nodoka franchit la porte et s’inclina respectueusement devant son Oyabun.
« J’ai installé Kereikine-kun dans ses appartements.
— A-t-il l’air traumatisé ?
— Non pas vraiment… fatigué surtout.
— Il est étrange…
— Comme nous l’a précisé Teata… il faut le traiter comme un parent pour obtenir tout ce que vous désirez de lui. Cet enfant est vénéré et son talent ne fait pas partie du folklore.
— Je le sais… maintenant, je veux qu’il mette ses dons à mon service… Veillez sur lui, comme s’il s’agissait de ma vie.
— Hai !
— Et faites en sorte que nous nous comprenions sans que nous ayons besoin de vous comme interprète.
— Hai !
— Je n’ai jamais été aussi impatient d’être au lendemain… » souffla Hiroya.
L’homme se leva et retourna derrière son bureau. Il était loin d’avoir fini sa journée.
°°0o0°°
Arenui se scrutait du regard. Il avait enfilé des vêtements féminins. Il se sentait beaucoup mieux sous cette forme. Il avait remonté ses cheveux en un chignon serré et portait des bracelets qui cliquetaient à ses poignets. Ces derniers n’avaient pas qu’une fonction décorative, mais ça personne à part lui ne le savait. Arenui frotta une main sur l’un de ses bras tatoué de motifs géométriques aux symbolismes obscur pour les non-initiés, et qui pourtant désignait son statut particulier pour ceux qui savaient.
Il n’avait plus rien de masculin. Seul son torse plat indiquait son réel statut. Arenui se déplaça avec grâce dans sa chambre pour s’asseoir sur son lit. Il n’avait pas encore rencontré son père. Son esprit s’attarda sur l’homme qu’il trouvait vraiment séduisant. Mais en dehors de ce fait… Hiroya Terazawa était devenu sa nouvelle famille, alors il préserverait ce lien.
Lorsque Nodoka se présenta à la porte, Arenui se leva. Il vit la surprise dans le regard de son domestique. Il s’était figé sur le seuil. L’adolescent s’abstint de sourire. Nodoka-san était particulièrement gentil avec lui. Un visage devenu amical dans un milieu hostile pour lui s’il se trouvait seul.
« Quelque chose ne va pas ? demanda Arenui, légèrement inquiet.
— Non… c’est surprenant…
— J’ai trouvé les vêtements féminins dans la penderie, alors j’ai cru qu’ils m’étaient destinés, souffla le jeune homme, gêné de s’être trompé sur le destinataire des tenues.
— Non, non, c’est bien à vous. C’est simplement que… j’ai cru un court instant que vous étiez une femme. Que vous n’étiez pas la même personne que j’ai amenée ici hier après-midi. »
Arenui le prit comme un compliment et sourit. Il s’approcha en silence, pieds nus. Ils traversèrent les couloirs qui semblèrent tortueux au jeune homme. Il constata qu’ils entraient dans des parties de l’immeuble moins cossues. Où tout était fonctionnel, mais c’était devenu aussi très fréquenté. La mine patibulaire des personnes rencontrées confirmait à Arenui qu’il s’agissait de Yakusas.
Tous les dévisageaient avec une grande curiosité. La présence devant lui de Nodoka lui donnait du courage, mais au fond de lui et sans mentir, Aranui était mort de peur. Il franchit la porte en restant très près de son domestique auprès duquel il trouvait un réconfort inconscient. Nodoka-san ne laissait rien paraître, mais il avait remarqué les mouvements du jeune homme et cela lui amena un sourire intérieur.
Arenui rencontra les yeux noirs de son Maître et il fut hypnotisé. Il se dégageait de son père une telle impression écrasante. Il était plus sombre que la veille. Un frisson glacé le traversa. Terazawa désigna une place à côté de lui. Le polynésien se déplaça en silence jusqu’à la place désignée.
Arenui avait vu la surprise dans son regard d’encre, mais il s’était immédiatement repris. Sans un mot, le jeune homme se plaça sur la chaise se trouvant à côté du Yakusa. La pièce avait de bonnes proportions et une vingtaine d’hommes s’y trouvaient rassemblés. Tous l’observèrent avec curiosité, mais sans méfiance. Arenui savait que sa physionomie ne provoquait pas la crainte. Un petit sourire se forma à la commissure de ses lèvres à cette idée.
Il s’assit à côté de l’Oyabun et attendit que Nodoka s’installe à côté de lui. Ce dernier lui traduisait fidèlement les paroles de son Maître, en chuchotant. Arenui constata alors que son garde du corps avait une voix profonde et grave qui trouvait un écho en lui. Il aurait pu fermer les yeux et se laisser bercer par le flot de paroles. Pourtant, il serra les poings et prêta attention à la voix de son père qui n’avait finalement rien à envier à celle de Nodoka …
Après les paroles d’usages, Hiroya commenta les chiffres catastrophiques de leurs secteurs. Visiblement, l’Oyabun était furieux. Arenui se laissa porter à nouveau par les paroles et la voix caressante du traducteur. Inconsciemment, son corps se mit à se balancer sur sa chaise.
Les vibrations de la salle, les émissions inconscientes des hommes présents étaient comme un second langage qu’Arenui pouvait déchiffrer sans qu’il n’y ait besoin de traducteur. Certains dans la pièce mentaient. Lentement, Arenui se leva. Ses mains touchaient l’aura des personnes présentes. Chacun ici le prendrait pour un fou. Pourtant, lui il voyait les sombres émissions et les vibrations l’interpellaient.
Là où les spectateurs voyaient qu’il brassait de l’air, lui il voyait les volutes sombres de la haine, de l’avarice et de la jalousie s’étendre. La peur se glissait parmi certains. Le comportement d’Arenui troublait l’assistance. La voix de Nodoka lui parvint, étouffée.
« Que faites-vous ?
— Que notre Oyabun pose les questions… » souffla Arenui pour toute réponse.
Le jeune homme leva son visage et le regard flave devint couleur souffre. Arenui était en transe. Hiroya, qui était incapable de détacher son regard du jeune homme, observait, stupéfait le polynésien. Le choc de ses yeux jaunes presque phosphorescent l’intoxiqua. Quelque chose se passait. Quelque chose qui le dépassait. Jusqu’ici, il avait considéré la frêle créature qu’il avait recueillie comme une pauvre chose, mais à présent, l’adolescent était le plus impressionnant de tous, et ce malgré sa petite taille.
Hiroya se reprit et commença son interrogatoire.
« Qui d’entre vous… me trahit ? »
Un brouhaha éclata. Jamais personne ici ne trahirait son Oyabun. C’était impensable. Chacun protesta et tous oublièrent la présence du polynésien. Hiroya lui, ne le quittait pas du coin de l’œil. Il se déplaçait en silence derrière chacun d’eux. Il porta soudain la main sur un homme qui se tourna vers lui, surpris.
« Oe[ix] !» fit l’adolescent en polynésien.
Toutes les conversations cessèrent. Il y eut comme une espèce de flottement. Certains se demandaient s’il s’agissait d’une farce ou bien d’une mise en scène pour leur faire peur. Arenui se déplaçait en silence, son regard jaune intense transperçant les convives autour de la table. La main du jeune homme désigna deux hommes proches de l’Oyabun.
« Raua[x] ! Ces hommes que je viens de désigner mentent.»
Tous étaient stupéfaits. Personne ne parlait polynésien et encore moins français, sauf Nodoka qui traduisait les paroles du jeune homme.
Hiroya se leva et invita les trois hommes, plus Arenui et Nodoka à suivre. Il chargea Fujimi de distraire le reste des hommes qui assistaient à ce préambule. Installé dans une pièce aux dimensions modeste, le groupe de six hommes se regardait mal à l’aise. Deux hommes de mains de Hiroya entrèrent dans la pièce et deux autres devant la porte.
Arenui se déplaçait sur un autre plan. Ses bracelets tentaient doucement selon les mouvements de ce bras. La vibration cristalline allégeait l’air ambiant pour lui, lui permettant de mieux respirer dans l’air vicié. L’adolescent voyait presque les cercles concentriques qu’il formait autour de sa personne pour repousser la noirceur de la pièce.
« Nous pouvons savoir ce qu’il se passe ? Qui est ce… cette… chose ? Demanda Dumioji.
— Tu n’as nul besoin de savoir, répondit Nodoka qui se plaça derrière le polynésien.
— Depuis quand tu ouvres ta grande gueule Eisen…
— Maintenant, comme vous semblez en forme pour me répondre… Veuillez vous montrer honnêtes avec moi. Pour qui travaillez-vous ? Depuis quand ? Quel est votre réseau ? Qui sont les infiltrés dans mon clan ? Quel est le but de votre manœuvre ?
— De quoi parlez-vous, Oyabun ? demanda Ootani avec inquiétude.
— Nodoka, demande à mon fils ici présent de me dire toute la vérité…
— Qu’est-ce… ,commença Dumioji.
Arenui plissa les yeux. Quelque chose au fond de lui allait se briser s’il restait dans ce milieu, mais il était devenu le sien, qu’il le veuille ou pas. Le cœur de l’adolescent se mit à battre très rapidement, pour descendre progressivement. Il murmura des paroles consacrées en polynésien. Le yakusa posait ses questions et Arenui voyait de ses yeux de souffre un magma boueux de mensonges se rependre.
Le jeune homme assista aux tortures sans que cela ne provoque chez lui la moindre émotion. Son regard souffre se situait au-delà de sa présence physique dans la pièce. Les réponses, Hiroya les obtint et bien plus encore. Ses hommes étaient terrifiés par le métis, plus petit et plus frêle que n’importe qui dans son organisation et ressemblant à une femme, mais dont les pouvoirs surnaturels les dépassaient.
Lorsqu’Arenui regagna sa chambre, il était toujours dans un état second. Il ne supportait plus la présence de ces hommes pourris par leurs égos, leurs mensonges, leurs haines et leurs jalousies. Il se laissa choir sur le sol et Nodoka voulut porter secours au jeune homme qu’il croyait souffrant. Lorsqu’Arenui leva son visage en larme vers lui, le yakusa s’arrêta net. Il ne s’y attendait pas.
« Quelque chose ne va pas ? s’inquiéta Nodoka.
— Laissez-moi seul… s’il vous plaît… »
Nodoka resta un instant indécis. Il eut un mal fou à laisser ce pauvre gamin qui avait assisté à une séance particulièrement difficile, même pour lui, de torture. Pourtant il se redressa et s’inclina avant de quitter la pièce. Arenui resta un long moment assis sur le sol. Puis il se redressa et se fit couler un bain. Lorsqu’il sortirait plus tard, il demanderait à Terazawa-san de lui fournir des ingrédients pour lui permettre de se purifier à l’avenir. Sa vie parmi sa nouvelle famille n’allait pas être pour lui de tout repos.
Le jeune homme se dirigea vers la penderie et sortit un t-shirt en coton blanc et un sous-vêtement. Il ne mangerait pas ce soir-là, en signe de deuil. Il ne pouvait pas.
°°0o0°°
Terazawa observait la rue lorsque la porte s’ouvrit derrière lui. Il ne se retourna pas. Il savait qu’Arenui était venu le rejoindre. Il obéissait toujours sans broncher. Même au bout de dix ans… il ne savait toujours pas à quoi pensait cet homme à présent. Ses pouvoirs s’étaient agrandis au fil du temps.
Arenui ne portait plus de robes, mais des tenues Chinoises seyantes. Une longue jupe fendue sur le côté était ajoutée à son pantalon. Ses longs cheveux de jais flottaient librement dans son dos. Hiroya savait qu’ils atteignaient le dessous de ses fesses. Ses doigts avaient souvent caressés ces cheveux soyeux, aussi doux que de la soie.
Le regard la plupart du temps flave le regardait, inexpressif. Quelques fois, Hiroya était terriblement mal à l’aise, mais en même temps, il était attiré par cet homme féminin. Il avait beau être hétérosexuel, Arenui le troublait. Il s’abstenait de répondre à ses questions lorsqu’il en posait. D’ailleurs, à présent, il ne lui en posait plus, sauf s’il avait faim ou sommeil.
« Vous m’avez fait appeler… père ?
— Oui … je voulais te prévenir que Nodoka-san a été appelé pour devenir le nouveau shateigashira du Kumiko.
Le sol semblait s’ouvrir sous les pieds d’Arenui. Pour la première fois, Hiroya vit la panique passer dans ses yeux si clairs, presque surnaturels.
« Quand ? Pourquoi ? Il… il ne devait pas rester ici ? s’écria Arenui, sortant de sa réserve habituelle.
— Nodoka-san est au service de l’Oyabun qu’il sert, mais si le kumiko lui-même le demande à son service…
— C’est impossible… » souffla le tahua, bouleversé.
— Nous n’y pouvons rien.
Terazawa ne dirait pas à Arenui que s’était lui qui avait poussé son Wakagashira[xi] vers le kumiko.
— Quand ?
— Pardon ? S’étonna l’oyabun.
— Quand doit partir Nodoka-san ?
— Il doit s’apprêter à partir et… »
Hiroya se redressa, stupéfait. Arenui s’était enfui beaucoup trop vite pour qu’il puisse l’arrêter. Le polynésien fouilla du regard les pièces où pourrait se trouver l’ancien wakagashira. Il n’en trouvait nulle trace. Son cœur battait la chamade. Il n’avait jamais osé dire… gardant tout pour lui car il avait trop de respect pour cet homme… qu’il l’aimait.
Cela s’était fait progressivement, sans qu’il ne s’en aperçoive. Il avait toujours pensé qu’il éprouvait de la reconnaissance pour la gentillesse que lui démontrait le yakusa. Nodoka avait toujours été un pilier derrière lequel il se cachait ou s’appuyait en fonction des événements et là… il partait. Arenui voulait le voir une dernière fois. Depuis quatre ans, Terazawa-san ne lui laissait plus l’opportunité de sortir des bureaux. C’était tout juste s’il pouvait parfois quitter sa chambre. Alors, loin de lui…
Tous se reculaient respectueusement devant le fils du patron. Non pas parce qu’il était son fils, mais parce qu’il les terrorisait tous autant qu’ils étaient. Arenui se précipita vers la sortie. Ses pas étaient hâtifs pour s’envoler littéralement, soulevant les pans de sa jupe. Ses longs cheveux flottaient de manière désordonnée.
Son cœur s’arrêta en voyant Nodoka devant la porte, visiblement crispé. Arenui avait pilé. Ses mains se portèrent devant son cœur. Il avait le souffle court non pas d’avoir couru, mais d’avoir failli manquer l’homme de sa vie.
« Nodoka-san… »
Eisen se tourna et vit son protégé le fixer, les yeux noyés de larmes.
« Arenui-sama… ne pleurez pas… »
Avant que qui que ce soit ne prédise les mouvements du polynésien, ce dernier se remit à courir et se jeta dans les bras de Nodoka. Son corps gracile avait encerclé la carrure athlétique du nouveau Shateigashira.
« Jeune maître… » souffla Nodoka, bouleversé malgré lui.
— Ne pars pas… supplia Arenui en français.
— J’ai… j’ai mes ordres, jeune maître…
— Je ne veux pas que tu t’en ailles… qui… qui me protégeras ? »
Nodoka eut un sourire et ses sourcils formèrent un accent circonflexe.
« Vous saurez vous débrouiller sans moi, jeune maître.
— C’est faux… personne ne saura te remplacer. »
Arenui avait entouré de ses mains le visage du yakusa, alors qu’il sentait sous lui les mains de Nodoka qui le soutenait pour qu'il ne tombe pas. Ils n’avaient jamais été aussi proches. Le nez d’Arenui touchait celui d’Eisen qui parut déboussolé pour la première fois de sa vie.
« Je dois partir. Je suis heureux de vous avoir vu avant de vous quitter, jeune maître. J’emporterai ceci comme un précieux souvenir.
— Tu vas me manquer… tellement me manquer. J’en souffre déjà, gémit le tahua.
— Arenui… chuchota Nodoka, ému.
— Ua here vau ia oe, Eisen-san[xii]
— Mai aloa, Arenui-sama[xiii]”
Nodoka reposa le polynésien sur le sol. Sa poitrine se souleva difficilement. Son regard rencontra le regard de glace de son patron et il sut qu’il devait s’éloigner s’il voulait s’éviter des ennuis pour lui, tout autant que pour Arenui.
« Je dois vous laisser. Faites attention à vous…
Arenui avait vu le regard sombre de son père. Il se tourna vers l’homme qu’il aimait.
« Haere tatou, Eisan-san… Parahi…[xiv] »
Nodoka s’inclina de loin vers l’Oyabun qu’il avait toujours servi fidèlement, mais dont l’amour pour son fils adoptif dépassait maintenant tout entendement. Il tremblait pour Arenui. Il s’inclina devant le tahua avec beaucoup de respect et quitta les lieux sans se retourner.
Le regard du jeune homme devint flou. Qu’allait-il devenir à présent ? Un sanglot le secoua et il se raidit lorsque deux grandes mains vinrent se poser sur ses frêles épaules. La voix chaleureuse de son père résonna à ses oreilles.
« Ne sois pas aussi triste. Je suis là… moi ».
Arenui se tourna avec horreur vers le yakusa et se libéra d’un mouvement sec. Sans attendre qu’il réagisse, le polynésien s’enfuit vers sa chambre. L’avenir ne lui avait jamais paru aussi sombre.
[i] Mahu, en Polynésie, ce sont des hommes mi-homme, mi-femme. Ils sont féminisés dès le plus jeune âge et sont extrêmement raffinés. Généralement, ce sont les fils aînés que l’on habille en fille. Ils sont considérés comme des porte-bonheurs. (À ne pas confondre avec les ræ-rae qui sont des travestit qui font partie de la prostitution.)
[ii] Fa’amu : adoption par d’autres parents, soit par des proches de la famille ou des étrangers. Les parents fa’ami (le plus souvent la mère), sont aussi importants que les parents de sang. Ils ont pour obligation de subvenir à tous les besoins de l’enfant pour qu’il puisse se développer dans les meilleures conditions possibles.
[iii] Oyabun = Chef de clan.
[iv] Kumiko = Chef de clan (ou le père) également, mais ici, c’est le chef de tous les clans et qui forme une seule et même famille. Un clan pouvant regrouper une centaine de clans d’une même « famille ».
[v] Tahua = grand prêtre
[vi] Shateigashira = second lieutenant de l’Oyabun
[vii] Flave, blond doré très clair
[viii] Kyoudai = grand frère
[ix] Oe = toi !
[x] Raua = eux deux.
[xi] Wakagashira = Premier lieutenant
[xii] Ua here vau ia oe = je vous aime
[xiii] Mai aloa = moi aussi
[xiv] Haere tatou, Eisan-san… Parahi… = Partez, Eisen-san… à bientôt…