Dimanche 23 janvier 2011 7 23 /01 /Jan /2011 00:00

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bêta reader : Ernia

 

Enfermé dans sa chambre, Arenui observait la pluie diluvienne qui tombait sur les rues de Tokyo. La veille, il avait obstinément refusé de manger avec son père. Il sentait le désir caché de ce dernier. Pour lui, une relation de ce type était taboue. Il était hors de question qu’il cède à ce genre de sentiments. Certes, il l’avait trouvé séduisant lorsqu’il l’avait rencontré la première fois, mais à présent, c’était un membre à part entière de sa famille.

 

Que devait-il faire ? La présence de Nodoka-san à ses côtés lui manquait terriblement. Bien sûr, il n’était plus à son service depuis bien longtemps… Cependant, il l’avait vu tous les jours. Calme, le regard serein, et ce sentiment chaleureux qui exsudait de chaque pore de sa peau. Lors de ses tous débuts dans le clan, il lui avait enseigné la bonne attitude. Il lui avait appris le japonais et l’anglais.

 

Il était devenu son garde du corps, non pas parce qu’il était frêle, parce qu’il paraissait féminin ou qu’un homme puisse en vouloir à sa vertu, mais plutôt pour le protéger de gestes mals intentionnés qui écourteraient sa vie. Arenui faisait peur à la plupart des hommes du clan. Quoi qu’au fil des années ce sentiment se soit mué en respect. Mais, il était clair qu’à un moment donné, Arenui était en danger de mort.

 

Le jeune homme se détourna de la fenêtre pour observer sa chambre. Plusieurs bibliothèques encombraient à présent les murs. Une tablette avait été fixée à une cloison dans un sens précis  et était surmontée d’un autel où des fleurs fraîches étaient disposées. De l’encens s’y était consumé au cours de la matinée, embaumant les lieux pour le reste de la journée. Des pierres, des colifichets et des cailloux finement gravés s’y trouvaient également. Il s’agissait d’un jeu ressemblant à des runes, mais ce jeu n’était pas nordique, mais bien polynésien fabriqué par les mains du jeune homme. Les symboles étaient plus ronds que carrés.

 

À côté de la tablette se trouvait un meuble de rangement. Personne ne pouvait y accéder, ce dernier étant fermé par une clef. Arenui y avait enfermé tout le matériel accumulé au cours de sa pratique quotidienne des arts ésotériques. Il se souvenait de la tête de Nodoka lorsque le meuble était entré dans sa chambre.

 

« Arenui se replongea dans ses souvenirs. Ces derniers étaient aussi vifs que s’il s’était agit de la veille. Plongé dans l’étude de kanji, Eisen l’observait en attendant qu’il termine ses exercices pour l’interroger sur sa leçon. Deux coups frappés à la porte avaient surpris le polynésien. Nodoka s’était contenté de se lever et d’ouvrir le battant pour répondre à la sollicitation imprévue. Terazawa passa devant son subordonné et, droit comme un I, lui avait jeté un regard indéchiffrable. Son regard était devenu plus avenant en se posant sur son fils. Il s’était approché, désinvolte.

 

« Arenui… j’ai une surprise pour toi… »

 

Le mahu se posa la question à savoir depuis quand Hiroya Terazawa s’était lancé dans les relations père-fils ? C’était d’autant plus troublant qu’ils n’avaient que dix ans d’écart. Ces derniers temps, il le couvrait de cadeaux. Il accédait à toutes ses demandes et se montrait d’une gentillesse dont il l’avait cru de prime abord incapable. Tout cela mettait le jeune homme mal à l’aise. Un jour ou l’autre Terazawa lui demanderait une contre partie… Et c’était la nature de cette dernière qui l’effrayait.

 

Inconsciemment, Arenui tourna la tête vers Nodoka-san pour lui demander la permission de se lever. Ce dernier répondit d’un bref signe de la tête. Le futur Tahua s’était levé et fit face à son père adoptif.

 

« Qu’elle surprise ?

—     J’ai trouvé un meuble qui j’espère te fera plaisir… »

 

La stupéfaction s’était inscrite sur les traits du polynésien. Son cœur se mit à battre très vite. Quelques jours plus tôt, ils étaient allés marcher dans la rue et il s’était extasié devant une vitrine. C’était plutôt rare pour le Mahu de marcher en pleine rue, mais leur véhicule était immobilisé par un bouchon qui refusait de disparaitre. Ils n’étaient qu’à quelque pas du lieu de rendez-vous d’une réunion. Bloqués depuis un quart d’heure, Hiroya avait décidé qu’ils termineraient le trajet à pied. Arenui s’en souvenait avec acuité parce que cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas trouvé à l’air libre. C’était comme un vent de « liberté » où chaque instant s’était gravé dans sa mémoire. Il avait été si heureux, même s’il marchait à côté de Terazawa. Le fait de se mouvoir dans une rue lui avait paru d’un luxe absolu. Hiroya l’avait remarqué et souriait.

 

Arenui avait vu un meuble dans une vitrine de meubles anciens et s’était extasié devant sa beauté. Terazawa n’avait rien dit sur le sujet, à peine lui avait-il accordé un regard, se contentant de faire remarquer qu’ils étaient en retard.

 

Lorsqu’Arenui considéra le meuble à quatre portes et à deux tiroirs en acajou qui franchit le seuil, il jeta un regard stupéfait à son père adoptif.

 

« Comment saviez-vous que c’était ce meuble-là que je désirai ?

—     J’apprends à lire tes silences… » avait souri le yakusa, énigmatique.

 

Les quatre yakusas qui soulevaient le meuble semblaient sur le point de céder sous son poids. À peine fut-il posé au sol que le polynésien se précipita pour l’effleurer du bout des doigts avec révérence. Il sentait les vibrations positives de l’armoire. Le menuisier qui l’avait assemblé aimait son métier. Il l’avait fait avec un savoir faire ancestral, sans machines ni outils. À la main, avec des tenons et mortaises. Arenui ouvrit les tiroirs et aperçu quatre clefs ouvragées.

 

Le Mahu sentit brutalement la présence de l’Oyabun derrière lui. Il était impressionnant. Le corps d’Arenui s’était mis à trembler sous le charisme écrasant de cet homme. Il suspendit son geste. Il laissa sa main dans le tiroir et la main de Terazawa avait recouvert la mienne. Arenui avait dégluti péniblement, troublé par la proximité de son père et des sentiments qui gonflaient en lui et qu’il rejeta avec violence.

 

« J’en garderai une sur moi… je veux au moins savoir ce que tu caches dans ta petite pharmacopée.

—     Hai… »

 

Terazawa s’était reculé en prenant soin de récupérer une clef qu’il glissa à l’intérieur de sa veste. Il se détourna et se dirigea vers la sortie. Il s’immobilisa devant le battant avant de quitter les lieux.

 

« Tu t’es bien amélioré en japonais… je te félicite…

—     C’est aussi grâce à mon professeur ! » s’était exclamé Arenui, sincère dans son affirmation.

—     Qu’il se contente d’être un professeur dans le domaine que je lui ai destiné… Je ne tolérerai aucun écart de sa part. »

 

Le polynésien fixait du regard la porte à présent close. Il tourna son visage étonné vers Nodoka qui avait légèrement rougi.

 

« Que voulait-il dire par là ? »

 

Nodoka n’avait pas répondu. Il s’était raclé la gorge et avait désigné la table où attendaient ses devoirs. Arenui n’avait pas insisté. Pour quoi faire après tout ? Enfin… à cette époque là… car à présent, il savait que le polynésien se serait lancé dans un interrogatoire serré. »

 

Arenui porta une main dans ses longs cheveux. Les larmes se mirent à couler sans qu’il n’y prête attention. Que faisait-il encore ici ? Un coup sec à la porte lui fit relever la tête. Arenui savait qu’il ne s’agissait plus de Nodoka-san. Avec une légère concentration, il constata qu’il ne s’agissait que de Tonato-san, un des sbires les plus dévoués de Terazawa.

 

« Kereikine-sama… votre père vous demande de le rejoindre, s’il vous plaît. »

 

Arenui soupira et se leva. Il ne pourrait pas toujours l’éviter. Il se dirigea vers la porte et débloqua le mécanisme sans le toucher. La porte s’ouvrit et il constata sans surprise que Tonato-san s’était reculé à une distance respectueuse du battant. Ainsi, il pensait réussir à cacher sa peur du polynésien. Arenui la percevait. Mais, il n’était pas en transe donc il ne pouvait pas lire ses pensées distinctement… En fait, il percevait toujours les émotions et non des phrases formulées.

 

C’était aussi la dissonance entre les mots exprimés oralement et les vibrations de la pensée qui faisait de lui un diseur de vérité. Donc, lorsque certains prêtaient au polynésien le don de lire dans les pensée, tout cela était strictement faux. C’est en silence qu’il traversa les nombreux couloirs et c’est sans hésiter qu’il franchit les portes doubles battantes du bureau de son père.

 

Arenui se figea devant le bureau de son père qui l’étudiait depuis qu’il s’était immobilisé. Hiroya avait fait tomber sa veste et sa chemise était ouverte sur son torse puissant. Le Mahu observa la chaine en or qui encerclait le cou de son père. Ses yeux noirs étaient plissés comme s’il cherchait à découvrir une vérité derrière la façade impassible d’Arenui.

 

« Je me faisais du souci pour toi… On m’a prévenu que tu mangeais à peine…

—     Je vais bien. » répondit Arenui.

—     Tu vas bien… » répéta le yakusa en croisant ses doigts devant sa bouche.

 

Arenui s’empêcha de frissonner sous le regard scrutateur de son père. Il s’accrochait à ce mot, comme à une invocation. Il avait envie de s’enfuir, mais il resta cloué au sol.

 

« Je voulais te prévenir que nous assisterons à un mariage la semaine prochaine…

—     Un mariage ? » S’étonna le polynésien.

 

Le seul auquel avait assisté Arenui était le mariage de la fille du kumiko deux ans auparavant, fêté en grande pompe. Peut-être était-ce le tour de l’un de ses fils.

 

« Nodoka-san se marie la semaine prochaine.»

 

Arenui eut l’impression que la foudre venait de le traverser. Ses bras restèrent ballants le long de son corps.  Seuls ses poings se serrèrent, montrant combien la nouvelle l’assommait. Le futur prêtre Tahua resta planté où il était, le teint livide. Hiroya reprit d’une voix plus douce :

 

« Souhaites-tu y assister ? Je trouverais un prétexte si cela t’es insupportable. Personnellement, je suis tenu d’y assister, avec ma femme et mes enfants…

—     Je serai présent à vos côtés, comme toujours. » répondit le polynésien, toujours troublé.

—     Arenui… »

 

Terazawa s’était levé et dirigé vers son fils adoptif. Ce dernier ne le remarqua même pas. Il se laissa enlacer dans une étreinte douce et chaleureuse. Arenui ferma les yeux et se laissa aller. Son cœur saignait. Il le savait, pourtant… Il le savait qu’un jour ou l’autre, comme tous les yakusas, Nodoka-san se trouverait une compagne et unirait son destin avec elle.

 

Arenui constata brutalement qu’il pleurait à chaudes larmes, ses doigts serrant avec désespoir la chemise hors de prix de son père. Ce n’était pas digne de lui… mais pour la première fois en dix ans, il pleura son désespoir, son déracinement, pleura d’avoir vu les pires cruautés, pleura de devoir faire face à toutes les situations de ce monde sans pitié, à la peur d’être assassiné ou enlevé. Pleura enfin de désespoir car on lui avait retiré la seule personne à laquelle il s’était raccroché durant toutes ces années.

 

L’étreinte se resserra un peu plus autour de lui et son chagrin augmenta. Il resta une dizaine de minute à se libérer de cette vie qu’il n’aimait pas. Lorsque ses larmes se tarirent, une main glissa autour de sa nuque, l’obligeant gentiment à relever la tête. L’expression de Terazawa et les vibrations autour de lui déstabilisèrent le polynésien.

 

« Arenui… » Chuchota Hiroya. « Je me demandais si un jour tu me montrerais enfin ton visage humain. » Voyant la surprise sur les traits de son fils adoptif, le yakusa continua. « Toutes ces années, tu n’as montré aucune faiblesse. Ton regard était toujours distant ou dur. J’aurais pu t’éviter certaines situations, mais je voulais te tester à chaque fois pour voir jusqu’où je pouvais aller… mais tu n’as jamais flanché. »

 

Un sourire triste se forma sur les lèvres pleines du yakusa qui reprit, visiblement ému :

 

« J’ai cherché à t’approcher par tous les moyens… mais la distance n’a fait que s’accentuer avec les années. Arenui… tu es ce que j’ai de plus cher. Je ne t’ai jamais considéré comme un fils et tu le sais. Je n’en ai aucun doute, en fait. Pour être tout à fait honnête, je te désire comme jamais quelqu’un d’autre auparavant. Je voudrais te faire mien… mais tu ne me considères pas ainsi…

—     Je vous suis reconnaissant pour tout ce que vous avez fait pour moi toutes ces années. Je n’ai manqué de rien, et vous avez comblé les moindre de mes désirs, voir plus… » Répondit Arenui calmement. « Vous me troublez également… pas comme un père… »

 

Le regard d’Hiroya s’alluma et Arenui fut hypnotisé par l’expression qu’affichait son père. En silence, les deux hommes se contemplaient intensément. Le Mahu ne se recula pas lorsque ce dernier pencha son visage, son souffle parcourant sa peau. Une des mains du yakusa encercla sa taille avec sensualité, alors que la bouche d’Hiroya effleurait l’arrête du nez du métis, pour descendre vers la bouche qui s’entrouvrait afin d’accueillir celle qui partait à sa conquête.

 

Arenui avait chaud. C’était grisant ses lèvres qui embrassaient les siennes, il sentait l’amour qui frisait au travers de cette recherche. Arenui savait que son père avait conclu à un mariage arrangé. Au travers de cette étreinte, il percevait toute l’attente et le bonheur qui parcourait Hiroya. Arenui cessa de penser et enroula ses bras autour de la nuque de Terazawa et répondit à son baiser. Leurs lèvres se cherchaient, se repoussaient pour mieux se prendre à nouveau.

 

Arenui en voulait plus et c’est presque timidement qu’il effleura de sa langue la commissure des lèvres de son père. Presque instantanément, Hiroya répondit à l’invite. La main du yakusa s’était glissée dans la masse de cheveux ébènes et les caressaient avec volupté. Arenui répondait avec la même passion que le yakusa. Son désir grimpa et le choc lui fit repousser son père avec une fermeté qu’il ne se connaissait pas.

 

« Je… ne peux pas ! » chuchota-t-il.

 

Arenui n’osait pas regarder Hiroya et s’enfuit à toute jambe sans se retourner. Ses longs cheveux flottaient derrière lui, comme un étendard soulevé par le vent.  Les jambes en coton, il s’enferma dans sa chambre. Il n’aurait pas dû… Le Mahu se dirigea vers la fenêtre et son regard de bête traquée se dirigea vers la circulation en contrebas. Il n’aurait pas dû…

 

Lentement, il tomba au sol, comme au ralenti. Tout cela n’avait aucun sens. Tout ce que voulait à présent le polynésien, c’était rentrer chez lui.

 

°°0o0°°

 

Arenui avait demandé à son père un costume masculin pour se joindre à lui au mariage. Le polynésien sortit de l’ascenseur accompagné de Togashi, son nouveau garde du corps. Le jeune homme était silencieux. Depuis le fameux baiser, Arenui s’était replié sur lui-même. En fait, il réfléchissait à un moyen de sortir de la spirale de laquelle il se sentait prisonnier. Un plan avait fini par germer dans son esprit.

 

Mais avant cela, il devait revoir une dernière fois Nodoka-san. Installé confortablement à l’arrière de la voiture sombre, il se remémora son arrivée au Japon. L’expression de celui qu’il aimait avait été chaleureuse. Depuis quand Eisen savait pour son mariage ? Pourquoi n’avait-il rien vu venir ? L’aimait-il au point d’occulter les moindres signes annonciateurs ?

 

Une demi-heure plus tard, Arenui fut accueilli par les hommes de mains du Kumiko. Sa place particulière au sein du groupe lui permettait d’avoir un traitement de faveur. Il croisa Terazawa et sa femme. Cette dernière lui adressa un regard haineux. Dès qu’elle avait eu connaissance de l’existence du fils adoptif et de son statut au sein de l’organisation, elle l’avait pris en grippe.

 

L’Oyabun le suivit du regard. Arenui s’empêcha de frissonner et s’inclina devant le kumiko.

 

« Je suis heureux de vous revoir, Kereikine-san.

—     Moi de même, Kumiko. »

 

C’est avec un profond respect qu’il s’inclina devant son chef. Ce dernier lui adressa un sourire avant de le quitter pour accueillir d’autres invités qui se présentaient. La matinée parut particulièrement longue à Arenui. Il dansait d’une jambe sur l’autre, ne parlant avec personne. Enfin, il aurait été plus honnête de dire que tous l’évitaient, songea le polynésien.

 

Lorsqu’enfin la cérémonie débuta, et qu’enfin Arenui put voir Nodoka, son regard ne put se détacher de la haute stature de son ancien protecteur. Aucune fois, le regard de ce dernier ne se porta vers lui. Au départ, Arenui avait songé qu’il était impressionné par tout le décorum de la cérémonie shinto, mais au fil des heures, il était clair que Nodoka ne se tournerait jamais vers lui. Arenui comprit qu’il avait choisi son destin.

 

Lorsqu’il put enfin se défaire un peu de l’attention de Togashi, qui l’alcool aidant se faisait moins vigilant, Arenui quitta la grande salle. Il se dirigea vers le bar de l’hôtel. Sans aucun remord, il se servit de ses pouvoirs pour ne pas payer l’addition et se dirigea vers une baie vitrée. Il sirota son alcool de fruit tout en observant la rue. Pour une fois, elle se trouvait au rez-de-chaussée.

 

Tellement habitué à être enfermé, Arenui s’aperçut que la liberté se trouvait là… derrière cette vitre. Son cœur se mit à tambouriner. Il n’était plus innocent. Il n’y avait plus rien qui le retenait ici. Majeur, ayant répondu à toutes les attentes de son père, le dernier lien qui le retenait à son passé était Nodoka… et il n’existait plus !

 

Son cerveau se mit à fonctionner rapidement. Son regard se tourna à droite, puis à gauche. Il y avait quelques yakusas, mais aucun qui soit du clan de Terazawa. C’était presque trop beau pour être vrai. Arenui posa silencieusement son verre. Puis, après quelques secondes de réflexion, il traversa la grande pièce pour se diriger d’un air dégagé vers l’extérieur. Personne ne fit attention à lui.

 

Pourquoi ce changement ? Le polynésien sut brutalement pourquoi… Il était habillé « normalement ». Et non pas comme un Mahu. Il repoussa une mèche qui s’était échappé de la longue tresse qu’il avait faite pour l’occasion. Le groom ne fit pas attention à lui lorsqu’il franchit les portes de l’hôtel. Une fois dehors, Arenui respira pour brutalement prendre conscience qu’il était Dehors ! Seul. Sans personne pour veiller sur lui.

 

Arenui laissa son intuition le conduire au travers des rues. Son cœur palpitait, comme si un oiseau sortait de sa cage. Le regard du polynésien restait fixé droit devant lui. Obstinément. Petit à petit, il s’enfonça plus profondément dans des rues plus étroites, voir typiques. Le jeune homme savait qu’il ne pouvait pas rester habillé comme il l’était. Il connaissait le réseau qu’avaient les yakusas. C’est avec décontraction qu’Arenui entra dans un magasin de vêtements pour jeunes hommes.

 

Comme pour le bar, il utilisa ses dons pour court-circuiter le système de sécurité et le vendeur à la caisse. C’est habillé d’un jeans noir, et d’un t-shirt moulant à motif qu’il réapparut sur le trottoir. Il balança le sac avec ses vêtements de soirée dans une poubelle et prit la direction opposée à celle-ci. Arenui s’arrêta devant la vitrine d’un coiffeur et hésita quelques secondes.

 

Le coiffeur derrière la vitrine était seul et il s’aperçut de la présence du polynésien. Il lui fit un geste pour l’inviter à entrer. C’est en hésitant qu’Arenui entra.

 

« Tu veux te faire couper les cheveux ?

—     Hai… mais je n’ai pas d’argent.

 

L’homme sourit et se leva pour toucher la natte soyeuse.

 

« Je te coupe les cheveux gratuitement si tu me permets de revendre tes cheveux… On me paiera un bon prix pour une qualité pareille.

—     D’accord…

—     Je veux toute la longueur… Tu auras les cheveux aussi courts que les miens. Cela ne te dérange pas ? »

 

Arenui observa le coiffeur attentivement. Il devait avoir dans la trentaine et arborait un look d’adolescent étudié. Ses cheveux étaient coupés très court en épis partant dans tous les sens. Quelque part, c’était mieux qu’il ne l’espérait.

 

« Oui… je veux la même chose.

—     Installe-toi, petit ! »

 

C’est avec un sourire ironique qu’Arenui s’assit sur le confortable fauteuil en cuir à l’ancienne. Le coiffeur prit grand soin de ses cheveux, ce qui plaisait au polynésien. Ils discutèrent de tout et de rien. À la fin, Doppo lui donna l’adresse d’un ami qui recherchait un plongeur dans son restaurant.

 

« Tu pourras te faire un peu de blé… par contre pour le logement…

—     Oh… ne vous inquiétez pas pour cela… je saurais m’arranger.

—     Si tu le dis… »

 

Arenui s’observa très longuement dans le miroir. Il avait l’impression d’y découvrir un nouvel homme. Il paraissait à peine dix-neuf ans. Personne ne le reconnaitrait ainsi. Un nouveau destin l’attendait à présent. Il aurait dû être effrayé, pourtant, il ne s’était jamais senti aussi heureux et en confiance. Une heure plus tard, Arenui commençait la vaisselle et ce pour un petit moment, il le savait.

 

°°0o0°°

 

Le rêve était agréable. Trop agréable. Ce regard si sombre qui le couvait. Ces bras si forts qui l’enveloppaient. Arenui se réveilla brusquement. Son bras percuta une des parois de la capsule dans laquelle il dormait. Encore une fois, l’image de son père venait le perturber. De plus en plus souvent ces dernières nuits. Le polynésien bascula sur le côté, le regard dans le vague.

 

Cinq ans qu’il fuyait. Il avait beaucoup changé physiquement. On lui donnait son âge à présent ou presque… trente-deux ans. Arenui soupira et alluma la lumière du caisson. Son regard se porta sur son sac qu’il avait extirpé d’une cache. Ses quelques affaires y étaient emballées. Il sortit sa montre, presque cinq heures.

 

Après être sorti de sa capsule, il se dirigea vers la salle de bain commune de l’hôtel de transit. Sa toilette fut rapide. Il n’avait pas de temps à perdre. C’était ses derniers jours de travail. Son regard détailla son visage sans complaisance.

 

Ses traits avaient muris. Il ne ressemblait plus à un Mahu. Quelques fois certains de ses gestes étaient marqués, mais cela arrivait très rarement. Les japonais le trouvaient plutôt beau. Son regard flave et profond, ses long cils qui portaient une ombre. Ses joues un peu creusées par un manque de nourriture constante… son nez droit et fin hérité de ses origines européennes et ses lèvres sensuelles qui ne souriaient que d’un sourire poli et sans âme. Sa peau avait brunie à force de vivre à l’extérieur. Ses cheveux étaient toujours coupés courts à la mode japonaise.

 

Certes, personne ne pouvait le confondre avec un quelconque asiatique, mais il se fondait dans la masse. C’était le but recherché. Après un bain, Arenui quitta les lieux, sans un regard en arrière. À partir du soir même, il dormirait dans un lit. Il voulait se reposer avant de quitter le Japon. Vraiment se reposer. Il avait trimé comme un fou, gagnant sa vie par des petits boulots divers et ne dépensant pratiquement rien pour lui.

 

Parfois, il utilisait ses anciens pouvoirs pour manger gratuitement… Son argent, il l’avait dépensé pour obtenir des faux papiers qui valaient à eux seuls une fortune. Maintenant, il avait assez d’argent pour payer son billet aller sans retour, et vivre durant quelques temps à l’abri d’un quelconque besoin. Le temps de s’acclimater à nouveau, de trouver quelque chose qui lui convienne sans se presser.

 

Aujourd’hui, il allait travailler comme serveur dans un restaurant select de la ville. C’était bien, ils lui fournissaient l’uniforme. Sa beauté et sa faculté à parler plusieurs langues sans accent lui avait valu de trouver cette place bien payée. Ses manières gracieuses avaient plues au patron du restaurant français.

 

Après plus d’une heure de trajet pour se rendre sur le territoire de Terazawa, il vit au travers de ses lunettes le quartier général de ce dernier. Il lui avait fallu du temps pour revenir à cet endroit, avant de se rendre compte qu’il n’avait plus rien à voir avec le petit polynésien travesti.

 

Après avoir jeté un coup d’œil à sa montre, Arenui s’aperçut qu’il lui restait deux heures avant de rejoindre son service. Il se décida à aller boire un café dans un petit bar ouvert aux premières heures du jour. Il en connaissait quelque uns, dont certains qui étaient fréquentés par des yakusas. Un sourire naquit sur les lèvres du polynésien. Il en avait effrayé beaucoup, et maintenant ils passaient près de lui sans le voir.

 

Par jeu, l’homme entra dans l’un d’entre eux. On lui jeta un coup d’œil, et les yakusa le prirent certainement pour un touriste égaré. Tous l’ignorèrent. Il s’installa au bar et commanda un café serré. Sa main attrapa un journal et il lut les dernières nouvelles. Un chercheur japonais voulait redonner vie aux mammouths ? Qu’elle drôle d’idée…

 

Arenui posa le journal et but tranquillement son café. De nombreux hommes entrèrent à sa grande surprise et s’installèrent au fond de la salle. Le malaise qu’il ressentit soudain le renvoya quelques années en arrière. Son regard se fit plus perçant et Arenui le dirigea vers la vitrine. Ce n’était pas son imagination. Les hommes qui venaient d’entrée ne faisaient pas partie du clan de Terazawa, mais un de leur concurrent.

 

Le polynésien percevait les ondes nocives qui se dégageait d’eux. Il en était certain au bout d’un petit quart d’heure, même s’il n’entendait pas la conversation.  C’était très grave. Les hommes du clan allaient trahir son père. Enfin… il ne le considérait plus Hiroya Terazawa comme son père depuis longtemps. Il en serait devenu fou.

 

Les ondes négatives qui se dégageaient du groupe permirent à Arenui de le suivre à distance lorsque ce dernier quitta la salle. Son attitude décontractée et sa bonhomie n’attiraient pas l’attention. Pourquoi faisait-il cela ? À présent, lui et Hiroya n’avaient plus rien en commun. Il devait partir dans quelques jours après avoir gagné sa liberté. Une partie de lui voulait s’enfuir, alors que l’autre s’obstinait à poursuivre par l’esprit les yakusas.

 

Ces derniers se divisèrent et Arenui resta un moment pensif, cherchant lequel serait le plus dangereux. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas utilisé tous ses pouvoirs… il en avait perdu tellement. Il jugea préférable d’attendre un peu. Sans se départir de son flegme, il s’installa au coin de la rue et prit un magazine féminin dans lequel il lut son horoscope. « Certains chemins sont plus dangereux que d’autres, sachez prendre en compte tous les risques et engagez-vous avec prudence. » Arenui jura. Ça ne l’aidait pas vraiment.

 

Le Tahua perçut des pensées particulièrement déterminées, venant d’un homme seul. C’était celui qui agirait sans aucun doute. N’écoutant que son courage et oubliant toutes ses bonnes résolutions, Arenui se lança sur les traces du tueur. Le polynésien aperçut un groupe de jeunes et sans se faire remarquer subtilisa un portable. Tout en marchant rapidement, Arenui tentait de se souvenir du numéro de portable de Terazawa.

 

Il jura… pas moyen de s’en rappeler. C’était une belle affaire que de voler un mobile s’il ne pouvait pas s’en servir. Arenui reconnut l’établissement dans lequel le yakusa entra. C’était un hôtel grand luxe. Il y avait travaillé durant un an l’année précédente. Le yakusa parut nerveux, et Arenui engagea la conversation avec l’un des employés qu’il reconnaissait vaguement. Le numéro de son père lui revint en mémoire.

 

Il se détourna pour l’appeler et… tomba sur sa messagerie. C’était sa chance. Il laissa un message.

« Maître… si vous êtes au Park Hyatt Hotel, veuillez quitter votre chambre ou munissez-vous de votre arme. Un de vos hommes est ici pour en finir avec vous. Je vous en prie[i]… »

 

Quelques minutes plus tard, il se dirigea vers l’escalier de secours et le grimpa rapidement. Il se laissa guider par l’aura de sa « proie ». Arenui se lança dans une folle course poursuite et s’arrêta devant la porte du trente-cinquième étage. Il ouvrit brusquement la porte parce qu’il le fallait. Un coup d’arme à feu retentit. Arenui, partiellement en transe utilisa son énergie psychique pour repousser le projectile.

 

Il vit un homme s’effondrer sur le sol. Son cœur se mit à battre rapidement. Et s’il s’était trompé de cible ? Arenui traversa le couloir pour voir de plus près. Le yakusa au sol ressemblait à Hiroya. Il s’était trompé, il en devenait presque hystérique. Deux bras l’encerclèrent et la voix chaude de Terazawa souffla contre son oreille :

 

« Je t’ai enfin retrouvé, Arenui… »

 

Soulagé au-delà de toute parole, le polynésien se tourna vers son père et il vit combien ce dernier avait changé. Des mèches grisonnantes s’étaient installées dans ses cheveux et des ridules s’étaient formées au coin  de ses yeux. Une barre soucieuse était apparue sur son front. Du bout du doigt, Arenui la caressa comme pour l’effacer.

 

« Ne me quitte plus Arenui… »

 

Comme pour souligner son nouvel état de prisonnier, Terazawa souleva son fils et le transporta jusqu’à sa chambre.

 

« Vous devriez partir au lieu de…

—     Je ne crains plus rien, Arenui. Tu es de retour dans ma vie. »

 

Un sourire passa rapidement sur les lèvres du yakusa qui referma la porte de sa chambre avec son précieux colis. Il posa Arenui sur le sol et se recula pour le contempler.

 

« Je comprends mieux pourquoi je ne te retrouvais plus… tu as tellement changé.

—     Pas ici… » murmura le polynésien en montrant son cœur. « Je… je veux partir.

—     Pourquoi ? Te haere nei oe i hea[ii]» S’étonna Terazawa qui entourait le visage qu’il avait tant recherché.

—     E haere au i te fare[iii]

—     E haere maua i au i te fare[iv]. Je t’attends depuis si longtemps. Ne me laisse pas seul à nouveau…

—     Votre femme, vos enfants…

—     Accepterais-tu de vivre avec moi comme avant…

—     Je ne veux plus être enfermé. » Répondit calmement Arenui, sûr de lui.

—     Tu pourras aller comme tu veux, à ta guise, mais promet-moi de toujours me revenir.

 

Arenui scruta les yeux couleurs d’encre et se noya dans leurs profondeurs. Hiroya se pencha et chuchota contre la bouche du polynésien :

 

« Dis-moi les mots que j’espère… »

 

Troublé, Arenui fixait le visage si proche. Les ondes qui l’enveloppaient étaient si chaleureuses qu’elles faisaient fondre toutes ses réticences. C’est la gorge nouée qu’il murmura :

 

« Ua here vau ia oe[v]

—     Plus que Nodoka-san ? » voulut s’assurer le yakusa.

—     Nui noa[vi] »

 

Hiroya souleva le polynésien pour le déposer sur le centre du lit. L’expression grave qu’il avait n’effrayait pas Arenui. Il savait depuis toutes ces années combien tous les deux avaient été attirés par l’autre. Lui, il avait cherché à fuir, trouvant des prétextes. Il ne les voulait plus. Tout ce qu’il désirait, c’était pouvoir vivre ses rêves… La bouche qui le cherchait, il la désirait.

 

Dans le couloir, les deux hommes entendirent les cris et les exclamations des clients. Peu leur importait. Leurs vêtements tombaient mollement sur le sol, un à un. Arenui eut un petit sourire lorsque Hiroya s’introduit en lui.

 

« Quelque chose t’amuse ? » demanda le yakusa surpris.

 

Arenui ne put répondre immédiatement, la douleur lui ayant fait perdre son souffle.

 

« Détends-toi… Plus tu te crispes, plus tu auras mal… »

 

L’oyabun se pencha et embrassa avec tendresse l’homme allongé sous lui. Arenui apprécia le baiser. Il y répondit avec ferveur. Lorsque Terazawa bougea, il s’accrocha à ses épaules.

 

« Voilà… » chuchota le yakusa. « Détends-toi…

—     Hiroya… »

 

L’utilisation de son prénom par Arenui étonna le yakusa qui baissa son regard vers le polynésien. Ce dernier murmura encore son nom.

 

« Hiroya… je me demandais pourquoi jusqu’ici je n’arrivais pas à quitter le Japon… pourquoi il m’a fallu tant de temps pour me décider… Je ne peux pas partir sans toi…

—     Partir ? Tu veux encore partir ? Je pensais que…

 

Arenui posa un doigt sur les lèvres de son amant. Hiroya vit alors la couleur des yeux du polynésien. Ce dernier lui chuchota :

 

« Savais-tu Hiroya que les rituels sexuels étaient ceux les plus puissants qu’il puisse exister ?

—     Rituel ?

—     Oui…

—     Ne me dis pas que…

—     Ccchhhuuuuuuuuttttt… oublie tes fonctions, oublie tout ce qui n’est pas important à part nous. Nous allons rentrer à la maison. Toi et moi… Vivre sur le bord d’une plage, sans soucis, sans personne qui vienne interférer dans notre vie.

—     Mais…

 

Hiroya était hypnotisé par les yeux couleurs de souffre. Arenui n’avait pas pensé à ce genre de solution. Pourtant, c’était une évidence, quitte à vivre enchainé autant qu’ils le soient tous les deux, et dans un lieu qui soit paradisiaque.

 

°°0o0°°

 

Le soleil était haut dans le ciel, lorsqu’Arenui se leva. Ses longs cheveux caressaient ses reins lorsqu’il se mit à marcher vers la terrasse de sa maison. Il observa l’océan tout proche, cristallin, limpide et les cocotiers dont les branches se soulevaient mollement sous le vent. Le Tahua chercha du regard Hiroya, mais il avait dû s’absenter.

 

Il se dirigea vers la plage et trempa ses pieds dans l’eau. Arenui souleva son paréo et se pencha pour plonger sa main dans l’eau. Son collier recouvert de dents de requins, de coquillages et de pierres gravés se balança doucement à son cou. Lorsqu’il se redressa, il tourna la tête sur le côté et observa son homme revenir du village.

 

Hiroya ne vivait plus sous son emprise depuis bien longtemps, mais il continuait à faire comme si… C’était peut-être plus facile pour lui d’accepter d’avoir abandonné ses familles. L’ancien Oyabun avait trouvé un travail comme conseiller à la ville ou village si on considérait la taille de cette dernière par rapport à Tokyo. Ses tatouages passaient inaperçus, ici. Même s’ils étaient différents de ceux des habitants, chacun le respectait pour ce qu’il était.

 

Le midi, il venait le rejoindre pour manger, comme maintenant. Lui ne travaillait que pour des cérémonies ou le tourisme local. Arenui rejoignit son homme et l’accueillit avec un grand sourire.

 

« Tu viens juste de te lever ?

—     Hai… la cérémonie d’hier soir a été plus difficile que je ne l’aurais pensé.

—     Tu vas bien ?

—     Très… et toi, ta matinée ?

 

Hiroya grimaça légèrement.

 

« Le maire est plutôt optu. Mais nous espérons lui faire changer d’avis sur cette route… elle ne sera pas bonne pour cette île.

 

Les deux hommes regagnèrent la maison qu’ils avaient achetée ensemble. Arenui eut un sourire en voyant les plats que sortaient Hiroya. Il avait dû tout préparer de bonne heure le matin. Ils mangèrent tout en discutant de choses et d’autres. La vie était douce et calme. Arenui observa entre ses cils l’ancien yakusa.

 

Il était toujours aussi séduisant. Ses cheveux avaient poussés. Ils lui arrivaient aux épaules. La plupart de ceux-ci étaient blancs maintenant. Il ne possédait aucun gramme de graisse et sa musculature était toujours puissante. Dès qu’il entrait quelque part, il en imposait par sa taille et son charisme. Il aidait la communauté et parlait couramment le polynésien.

 

Contrairement à Arenui qui portait le paréo, lui s’habillait d’un bermuda et d’une chemisette. Le Tahua regrettait souvent qu’Hiroya ne l’ait pas suivi par choix. Comme il l’avait dit, aucun des deux ne pouvaient s’éloigner vraiment de l’autre. Aucun des deux ne pouvait quitter l’île. Oui, parfois, et même si sa vie était agréable, Arenui regrettait. Peut-être qu’Hiroya l’aurait poursuivi plus tard ? Jamais il n’aurait la réponse.

 

Une main caressa ses cheveux et le surprit dans ses rêveries.

 

« Tu es bien sombre… quelque chose te tracasse ?

—     Non… quelques petites pensées parasites…

—     Tu sais… enfin, tu te souviens il y a vingt ans… lorsque tu es apparu pour me sauver la vie…

—     Oui ? »

 

Le cœur d’Arenui se serra. Il leva les yeux vers Hiroya qui le fixait avec attention. La couleur encre de ses yeux lui faisaient toujours le même effet.

 

« Il ne tirait pas à balle réelle.

—     Pardon ?

—     J’ai monté ce scénario…

—     Mais… comment ? Je veux dire…

—     En fait, j’espérais que tu apparaisses et que tu me sauves la vie…

—     Mais comment aurais-tu pu savoir que j’étais là ? Enfin, c’est impossible ! »

 

Arenui était confus et observait incrédule son amant qui affichait un sourire las.

 

 « Je le sais… j’aurais dû t’en parler bien avant, mais j’avais l’impression d’être un grand imbécile. En fait, j’ai joué cette scène au moins trente fois dans divers endroits de mon territoire. J’ai toujours demandé à mes hommes de jouer la comédie comme si c’était réel…

—     Mais… mais tu es fou ! » hurla Arenui pour la première fois de sa vie.

 

Il était exsangue.

 

« Mais… mais si l’un d’eux voulaient vraiment te tuer… et puis, c’est complètement imbécile !

—     Ça a marché pourtant ! » sourit l’ancien Oyabun, fier de lui. « Et je savais que tu viendrais car je suis allé consulter une voyante.

—     Pardon ? »

 

Arenui était de plus en plus pâle sous son bronzage. Sa mâchoire chuta jusqu’au sol. Comment un homme qui semblait si sérieux pouvait aller voir une voyante ? Hiroya se gratta le front et marmonna :

 

« Je me suis dit que c’était le moyen le plus sûr pour connaitre la vérité. Elle m’avait dit que tu étais encore au Japon et que nous nous rencontrerions à nouveau. Que tu me sauverais la vie… et… que nous vivrions sur une île… »

 

Hiroya devint soudainement plus sérieux.

 

« Sais-tu le nombre de fois où je l’ai souhaité en cinq ans ? Je t’aurais suivi au bout du monde. Je suis totalement tombé amoureux le jour où je t’ai vu la première fois… te perdre durant tout ce temps a été insupportable.

—     Mais… pourquoi as-tu paru hésitant lorsque je t’ai dit que je voulais t’emmener avec moi ?

—     Parce que j’étais très surpris que la voyante ait eu raison à ce point ! » s’exclama Hiroya. « Imagine, elle avait raison point par point…

—     Le type qui est venu… tu te rend compte qu’il était vraiment là pour te tuer ? »

 

L’ancien Oyabun resta silencieux. Visiblement, ce scénario ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Arenui se frappa le front, avant de tourner son dos, boudeur.

 

« Peut-être que non ? » tenta Hiroya.

—     Je les aie senti ses envies de meurtre. Il ne faisait pas partie de ton clan celui-là !

—     Ils faisaient tous partie du clan…

—     Non ! »

 

Un silence s’établit entre eux. Chacun prit alors conscience du concours de circonstance. Arenui sentait les larmes lui venir au bord des yeux. Mais pourquoi une telle inconscience ? Deux bras l’enveloppèrent. Les dents de son amant grignotèrent le lobe de son oreille. Le polynésien essaya de repousser le yakusa.

 

« Non…

—     Je suis là…

—     Tu as failli ne plus l’être !

—     Oui, mais je suis là. Et dire que tu as utilisé tes pouvoirs pour m’obliger à te suivre. Imagine ma surprise quand j’ai repris conscience… Tu ne m’as jamais posé de questions. Pourquoi ?

 

Arenui déglutit. Hiroya se recula et encadra le visage du polynésien où la souffrance avait pris place.

 

« Imbécile… » Murmura le yakusa. « Tu vas devoir me supporter encore longtemps. »

 

Hiroya observa le visage toujours séduisant qui ne semblait pratiquement pas vieillir au cours des années.  Seules les cinq années sans lui l’avaient marqué profondément. Lui aussi, mais de manière indirecte. Il leva les yeux et vit l’heure tardive.

 

« Nous en rediscuterons tout à l’heure, Arenui… Lorsque je rentrerais ce soir. En attendant, soit sage. Je dois terminer quelques travaux cet après-midi.

—     Tu ne regrettes pas ta vie ici ? » voulut savoir le polynésien, peu sûr de lui à présent.

 

Hiroya se pencha et embrassa la tempe d’Arenui avant de se lever. Il ne répondit pas, mais affichait un beau sourire. Il le salua de la main et disparut au détour de la terrasse, y laissant un Arenui désemparé. Quoiqu’heureux à présent. Le polynésien se redressa et débarrassa la table. Ce fut une détonation forte qui effaça son sourire un peu plus tard dans l’après-midi.

 



[i]  En français dans le texte.

[ii] Te haere nei oe i hea ? = Où vas-tu ?

[iii]  E haere au i te fare = Je vais à la maison

[iv]  E haere maua i au i te fare = Nous allons  tous les deux à la maison

[v]  Ua here vau ia oe = Je vous aime 

[vi]  Nui noa = Plus encore.

Par jijisub - Communauté : Passion Fiction Yaoi
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